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L’avortement au Sénégal est fortement pénalisé et entraîne de nombreuses poursuites judiciaires et des détentions. Malgré cette répression, avec des peines allant de 2 à 5 ans, des femmes, pour la plupart en détresse, s’adonnent à cette pratique, au péril de leur vie. Nombre d’entre elles sont victimes de viol, d’inceste, ou de grossesses non désirées, tandis que pour d’autres, il s’agit d’un déficit d’accès à l’éducation sexuelle. Dans cette quête de retrouver leur « dignité », beaucoup de ces femmes finissent en prison. Elles sont généralement arrêtées dans les hôpitaux alors qu’elles tentent d’obtenir des soins médicaux après avoir subi un avortement clandestin. Entre récits de vie, défenseurs des droits humains, des voix s’élèvent pour réclamer la mise en œuvre du protocole de Maputo qui autorise l’avortement médicalisé en cas de viol et d’inceste.
L’année 2026 n’a pas dérogé à la règle. Les arrestations pour avortement se sont multipliées. En mars 2026, la police a démantelé un réseau d’avortement clandestin à Yeumbeul, dans la banlieue de Dakar, et a procédé à l’arrestation de quatre personnes. Des femmes ont été incarcérées pour s’être adonnées à cette pratique.
Aujourd’hui, ils sont nombreux médecins, infirmiers et femmes dans les maisons d’arrêt et de correction pour avortement clandestin. Dernière ce phénomène, des femmes paient le prix lourd d’un acte qu’elles n’avaient pas désirées. Tombées enceintes à la suite de viol, d’inceste ou dans des situations de grossesse non désirée, elles croupissent en prison du fait du caractère répressif de la loi sénégalaise en la matière.
Dans un documentaire de l’Ong africaine Afya na Haki (Ahaki) qui opère à la fois comme un institut de recherche et de formation, dédié à l’avancement de la santé et des droits humains, le constat dressé dans les prisons de Dakar est saisissant. Les témoignages sont glaçants et suscitent une profonde compassion. Chez des victimes d’emprisonnement pour avortement clandestin, la vie carcérale les marginalise. « C’est un monde généralement que nous ne connaissions pas. De nouvelles habitudes à intégrer dans nos quotidiens. Chaque cellule a son propre profil » a fait savoir Hadjara* qui a purgé une peine de six mois pour avoir provoqué un avortement.
Même après sa sortie de prison, elle éprouve des difficultés se réinsérer dans une communauté qui l’a déjà condamnée. Elle indique que sa famille l’a abandonnée et elle est souvent victime de discrimination.
Au Sénégal un rapport de « Prison Insider Report », estime que les accusations liées à l’avortement représentent 23 % des incarcérations de femmes. Celles-ci sont souvent victimes de viols, d’incestes, ou de grossesses non désirées par manque de connaissances sexuelles. Pour ces victimes, l’insertion sociale est problèmatique et le regard porté sur elles se transforme. Elles sont perçues comme des criminelles et la grande majorité de la société refuse de les accepter.
L’histoire d’Hadjara illustre cette réalité. Son avortement était un choix mûrement réfléchi avec son partenaire. En couple avec un homme qu’elle aimait profondément, s’est retrouvée enceinte. N’étant pas prêts à assumer un enfant, ils ont décidé d’interrompre la grossesse. La situation a tourné au drame. Arrêtée à l’hôpital où elle s’était rendue pour recevoir des soins post-avortement, Hajara a été très vite identifiée par le personnel soignant qui a alerté la police. Elle a été arrêtée, puis déférée devant un tribunal, et s’est engagée dans une bataille judiciaire qu’elle a perdue.
Comme dans ce cas, les situations liées aux avortements clandestins inquiètent. Malgré la criminalisation du viol, ce phénomène persiste. Des voix s’élèvent pour réclamer l’autorisation de l’avortement dans certains cas, notamment en situation de viol et d’’inceste afin de permettre à la femme de retrouver son identité.
L’avortement interdit au Sénégal, mais…..
L’avortement est interdit au Sénégal, sauf lorsque la vie de la femme enceinte est en danger. Cette autorisation doit être délivrée par un collège de trois médecins, une procédure qui aboutit rarement. L’article 305 du Code pénal sénégalais stipule que : « Quiconque, par l’alimentation, la boisson, les médicaments, les manœuvres, la violence ou tout autre moyen, provoque ou tente de provoquer l’avortement d’une femme enceinte, qu’elle y ait consenti ou non, sera puni d’une peine d’emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 20 000 à 100 000 francs ».
Selon le documentaire de l’Ong Afya na Haki (Ahaki), la plupart des femmes sont arrêtées dans les hôpitaux lorsqu’ elles viennent se faire soigner après un avortement. Dans de nombreux cas signalés, le personnel médical alerte la police, qui procède ensuite à leur arrestation. Lorsque le personnel médical ne signale pas l’incident à la police, il s’expose lui-même à des poursuites pour pour complicité d’avortement illégal.
Dans ce documentaire, un médecin ayant pratiqué un avortement plaide plaidoyer pour une révision de la législation. Selon Dr Ahmed, condamné pour avoir aidé à pratiquer un avortement illégal dans un hôpital public, sa perception des soins post-IVG a évolué. « Je pense qu’il nous faut des règles qui laissent le choix aux femmes, qui les aident à ne pas mettre leur vie en danger, à ne pas devenir stériles, mourir ou voir leur santé gravement compromise » a-t-il déclaré. Il souligne cependant qu’il existe des situations où la vie est en danger et où il est difficile de détourner le regard. Désormais, les personnels médicaux classent ces cas comme des fausses couches spontanées dans les dossiers médicaux afin de protéger à la fois les patientes et les soignants de poursuites judiciaires.
L’adoption du protocole de Maputo, une solution préconisée
Pour faire face à la multiplication des cas d’avortement signalés et la mortalité maternelle qui en découlent, plusieurs organisations plaident pour la mise en œuvre du protocole de Maputo. Ce protocole juridique autorise l’avortement en cas de viol ou d’inceste. En février 2024, l’Assemblée nationale a examiné un projet de loi visant à garantir l’accès légal à l’IVG médicamenteuse dans ces situations. Mais ce projet s’est heurté à une forte opposition de la part de groupes conservateurs, religieux et de certains parlementaires.
Parmi les personnes engagées dans ces réformes, figure Me Abibatou Samb, une avocate sénégalaise, qui s’exprime dans ce documentaire de l’Ong Afya na Haki. Elle indique que sa cliente est une fillette de neuf ans, violée par un religieux musulman, précisant que ce cas n’est pas isolé puisqu’elle défend aussi des victimes impliquant un religieux ayant agressé plus de dix enfants. « Si notre société s’oppose à l’avortement, c’est à cause de ce que nous appelons les militants anti-avortement. Ces personnes prétendent que, pour des raisons sociales, religieuses et autres, l’avortement ne sera jamais légalisé dans ce pays. C’est pourquoi notre combat se limite au cadre du Protocole de Maputo » a-t-elle déclaré. Et d’ajouter : « nous ne demandons pas la légalisation totale de l’avortement. Ce n’est pas ce que nous disons. Mais, simplement que, dans les cas précis où une personne tombe enceinte à la suite d’un viol ou d’un inceste, elle devrait avoir le droit d’avorter, dans les limites et les conditions définies par la loi ».
Pour l’avocate, les victimes tentent de se relever d’un traumatisme profond. « Imaginez si cette personne a été violée ou si elle a été victime d’inceste pendant des années de la part d’un proche. Elles comparaissent devant le tribunal parce qu’elles ont osé interrompre leur grossesse et se retrouvent à devoir se défendre entièrement seules. C’est une catastrophe. Bien que le Sénégal ait ratifié le Protocole de Maputo, sa législation nationale interdit encore largement l’avortement, créant un conflit entre son engagement international et sa législation nationale ». Elle poursuit en affirmant que : « lorsqu’une jeune femme déclare avoir été violée ou victime d’inceste de la part de son père ou de son frère, je pense que la présomption de sincérité devrait prévaloir et que nous devrions la croire sur parole, surtout lorsqu’elle est jeune. Lorsqu’elle est mineure, nous lui permettons d’obtenir l’autorisation d’interrompre sa grossesse, puis laissons la justice suivre son cours ».
Il convient de rappeler qu’en Islam, selon certains chefs religieux l’avortement est autorisé avant le 120e jour de grossesse. Ils estiment qu’un être humain acquiert pleinement ce statut après 140 jours. En revanche, l’Église, s’est toujours opposée à l’avortement.
Denise ZAROUR MEDANG
* Pour préserver l’anonymat des interlocuteurs les noms ont été changés.
L’article Avortement et vie carcérale : femmes condamnées, loi à revoir est apparu en premier sur Sud Quotidien.