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« Une civilisation entière va mourir ce soir ». Le 7 avril 2026, Donald Trump n’a pas seulement annoncé une opération militaire. Il a signé, encore une fois, l’acte de naissance d’un vertige simplificateur où l’Histoire est sommée de plier devant l’urgence d’un ultimatum brutal et minuté.
Mardi dernier à 20h00, heure de Washington, l’Iran selon les délires de Trump, devait céder, rouvrir le détroit d’Ormuz, s’incliner devant une injonction formulée comme un ordre commercial. À défaut, avait promis le président américain, ce sera la « démolition complète » des ponts, des centrales électriques, des usines de traitement d’eau. Autrement dit, la « modernité » pulvérisée méthodiquement, comme si une nation pouvait être réduite à ses infrastructures et une civilisation à ses tuyaux.
Sur son réseau Truth Social, la rhétorique avait atteint son point de fusion : « 47 ans d’extorsion, de corruption et de mort prendront fin », avait-il assuré, avant de prophétiser que le pays pourrait « disparaître en une nuit ». L’illusion qui fait croire que la violence expéditive peut tenir lieu de conclusion historique est ancienne.
En réaction, à la déclaration du président américain, l’ambassadeur iranien en Afrique du Sud réplique : « A une époque où vous viviez encore dans les grottes, à la recherche du feu, nous étions en train de graver les Droits humains sur le cylindre de Cyrus ». La saillie érudite de l’ambassadeur a dû se perdre dans le tombeau de cet esprit, ignare aux subtilités millénaires. Illuminé par ses certitudes, Trump confond sans trembler sa propre illusion avec la réalité.
Cette illusion a une mémoire. Elle s’appelle Opération Eagle Claw. En 1980, Jimmy Carter pensait déjà pouvoir résoudre en quelques heures la crise autrement plus complexe des otages américains à Téhéran. Le désert iranien et la météo, répondirent à l’opération américaine Desert One avec une ironie cinglante. Il y eut des tempêtes de sable, des pannes mécaniques, une collision entre un hélicoptère et un avion. Huit morts, aucun otage libéré, et une humiliation nationale en guise de conclusion. L’Iran, déjà, refusait de se plier au scénario écrit à Washington.
Puis vint le temps des malentendus stratégiques. En 1988, sous l’administration de George H. W. Bush (alors vice-président), le vol Iran Air 655 est abattu par erreur par l’USS Vincennes faisant 290 civils qui périrent. Une tragédie, certes involontaire, mais qui grave dans la mémoire iranienne une défiance irréversible. Là encore, l’idée d’une domination nette et sans conséquence s’effondre contre la réalité des faits.
Avec George W. Bush, l’erreur devient doctrine. En 2002, l’Iran est rangé dans l’« Axe du Mal ». L’année suivante, l’Irak est envahi. La guerre, censée être rapide, s’installe. Et dans ses marges, Iran avance, arme, forme, infiltre. Des centaines de soldats américains tombent sous les coups d’engins explosifs improvisés. Sans déclaration officielle, sans affrontement direct, Téhéran impose une guerre d’usure que Washington n’avait ni anticipée ni comprise.
C’est à ce moment précis que l’Europe, déjà, se distingue, non par bravoure, mais par prudence. À l’ONU, Dominique de Villepin, alors Premier ministre français, prononce un discours resté célèbre. Il y affirme que l’usage de la force doit être le dernier recours, avertit qu’une guerre unilatérale briserait l’unité internationale et ouvrirait « une boîte de Pandore » au Moyen-Orient. La France, dit-il, « vieux pays » d’un « vieux continent », choisit la légitimité du droit contre la précipitation militaire.
Vingt-quatre ans plus tard, l’histoire bégaie, mais en plus bruyant. Donald Trump, lui, ne s’embarrasse ni de mémoire ni de nuance. Son populisme exige des résultats simples, visibles, immédiats. Il faut que ça frappe fort, vite, et que cela ressemble à une victoire. Peu importe que l’adversaire soit une construction historique vieille de plusieurs millénaires. Peu importe que le détroit d’Ormuz soit une artère vitale pour l’économie mondiale. Peu importe, surtout, que la guerre ne se termine jamais là où elle commence.
Et l’Europe ? Elle observe, fidèle à elle-même. À Union européenne, on « s’inquiète », on « appelle à la retenue », on évite soigneusement de courir derrière l’ultimatum américain. On traîne les pieds, non par faiblesse, mais par expérience. Les capitales européennes ont appris, à force de suivre Washington dans ses certitudes, que les lendemains de guerre sont rarement américains.
Pendant ce temps, Israël soutient, calcule, ajuste. L’alliance est réelle, mais jamais désintéressée. Dans ce jeu complexe, chacun avance ses intérêts, sous couvert d’une solidarité
Dans la nuit du 7 au 8 avril, « la civilisation » qui devait disparaitre impose au « demolition man » son propre accord de paix et prend le dessus. Et Trump capitula en rase campagne. Lui qui avait réussi l’exploit d’expliquer dans la même phrase qu’il avait déjà gagné la guerre, qu’il est en train de la gagner, qu’il a besoin de la gagner et qu’il peut bien la gagner tout seul, le tout pour détruire un programme nucléaire qu’il disait avoir déjà détruit l’an dernier.
L’incapacité chronique à comprendre l’Iran autrement que comme une cible est une constante. Une civilisation ne « disparaît pas en une nuit ». Elle encaisse, elle se replie, elle contre-attaque, souvent là où on ne l’attend pas. Elle transforme la puissance adverse en fatigue, l’arrogance en erreur, la précipitation en piège.
Ce que cela révèle n’est donc pas la fin annoncée d’un pays, mais l’éternel recommencement d’une illusion américaine qui est celle d’une guerre facile, d’un ennemi prévisible, d’un monde docile. La civilisation annoncée morte respire encore. Les certitudes, elles, ont déjà commencé à pourrir.
L’article Chronique de l’improviste : « Une civilisation entière va mourir ce soir » Par Henriette Niang Kandé est apparu en premier sur Sud Quotidien.