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on - May 9 -
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Devant les banquiers centraux de l’UEMOA réunis à Dakar, Michel Ruimy a livré une analyse sans concession de la révolution financière en cours. Pour l’économiste, les crypto-actifs, la tokenisation et les monnaies numériques ne constituent pas une simple évolution technologique. Ils redessinent en profondeur les rapports de pouvoir monétaires à l’échelle mondiale.
Pour Michel Ruimy, la révolution numérique qui traverse actuellement la finance mondiale dépasse largement le cadre d’une modernisation technologique. Ce qui se joue désormais concerne la nature même de la monnaie, le rôle des banques centrales et, à terme, l’équilibre des souverainetés économiques.
« Historiquement, la monnaie repose sur la confiance dans une autorité centrale. Aujourd’hui, cette confiance est en train de se déplacer vers la technologie », a-t-il expliqué devant les gouverneurs de banques centrales réunis à Dakar dans le cadre de la conférence internationale de la BCEAO consacrée aux crypto-actifs et aux innovations numériques.
Derrière cette mutation se profile, selon lui, une transformation profonde de l’architecture financière mondiale, où le contrôle des infrastructures numériques devient progressivement un enjeu stratégique de pouvoir.
Une rupture en trois étapes
Pour éclairer cette transformation, Michel Ruimy distingue trois grandes phases dans l’évolution récente de la finance mondiale.
La première correspond à la numérisation progressive des services bancaires traditionnels. L’arrivée des fintechs a fragmenté le modèle historique de la banque universelle en spécialisant chaque fonction financière : paiements, crédit, épargne ou transfert d’argent. Cette mutation a profondément intensifié la concurrence et accéléré l’innovation. Le secteur fintech affiche aujourd’hui une croissance estimée entre 16 % et 18 %, soit près de trois fois celle de la finance traditionnelle. La deuxième phase est celle des crypto-actifs et des blockchains. Longtemps perçues comme de simples instruments spéculatifs, ces technologies deviennent désormais des infrastructures financières à part entière.
« On passe d’une logique de placement à une logique d’architecture », résume le chercheur. Les blockchains permettent désormais de représenter des actifs réels sous forme numérique, échangeables automatiquement via des protocoles décentralisés, sans intermédiaire bancaire classique. La troisième transformation concerne la tokenisation de l’économie. Entre 2022 et 2025, la valeur des actifs réels tokenisés a connu une progression spectaculaire, passant de quelques milliards à plusieurs dizaines de milliards de dollars. La propriété elle-même change de nature : elle devient programmable, fractionnable et automatisée. Un actif peut désormais être transféré ou échangé au sein d’un système distribué sans validation institutionnelle traditionnelle.
L’économie de l’instant bouleverse la finance
Pour Michel Ruimy, la mutation la plus profonde concerne peut-être le rapport au temps. Avec les paiements instantanés et les infrastructures numériques en temps réel, « l’argent ne circule plus : il s’actualise en continu ». L’économie financière bascule ainsi vers une logique de présent permanent. Cette accélération remet en cause les mécanismes classiques de gestion des liquidités, les délais de règlement, les cycles de crédit et l’ensemble des équilibres construits historiquement autour de la temporalité bancaire.
« Quand l’argent devient instantané, la patience devient un risque financier », observe-t-il.
La confiance déplacée vers le code
La finance décentralisée, ou DeFi, représente l’expression la plus avancée de cette transformation. Dans ce modèle, les règles financières sont directement intégrées dans des programmes informatiques capables d’exécuter automatiquement les transactions sans intervention humaine.
Ce système promet davantage d’efficacité, de rapidité et de transparence. Mais il crée également de nouveaux risques : vulnérabilités informatiques, défaillances algorithmiques, fraudes massives ou attaques cybernétiques.
Pour autant, Michel Ruimy refuse l’idée selon laquelle la confiance aurait disparu du système financier. « Elle a simplement été déplacée vers le code », affirme-t-il. Dès lors, trois questions deviennent centrales pour les régulateurs : qui écrit les protocoles ? Qui les contrôle ? Et qui porte la responsabilité lorsqu’ils échouent ?
Ces interrogations renvoient directement aux enjeux de gouvernance, de responsabilité juridique et de souveraineté numérique.
Les banques centrales contre-attaquent
Face à la montée en puissance des acteurs privés et des grandes plateformes technologiques dans les paiements numériques, les banques centrales développent progressivement leurs propres monnaies numériques : les MNBC.
Pour Michel Ruimy, ces dispositifs ne relèvent pas uniquement d’une modernisation technique des paiements. Ils constituent avant tout des instruments de reconquête monétaire.
Les monnaies numériques de banque centrale permettraient aux autorités monétaires de préserver leur rôle central dans la circulation financière tout en améliorant leur capacité de suivi des flux économiques. L’affrontement entre crypto-actifs privés et monnaies numériques publiques traduit ainsi une opposition plus profonde entre logique de marché et logique de stabilité monétaire.
Trois futurs possibles pour la finance mondiale
En conclusion, le chercheur a esquissé trois scénarios possibles pour l’avenir du système financier international.
Le premier serait celui d’une finance mondiale programmable dominée par des protocoles privés décentralisés, au détriment des souverainetés nationales. Le deuxième correspondrait à une fragmentation croissante du système monétaire mondial, avec des blocs financiers incompatibles les uns avec les autres.
Le troisième scénario, que Michel Ruimy considère comme le plus souhaitable, repose sur une hybridation régulée entre acteurs publics et privés, conciliant innovation technologique et stabilité financière. Mais, quelle que soit l’issue, une question demeure centrale : qui contrôlera les infrastructures numériques de la finance mondiale ? « Celui qui contrôle les rails numériques de la finance contrôle, à terme, une part essentielle de la souveraineté monétaire et financière », a-t-il averti. Pour les banques centrales africaines réunies à Dakar, le message est clair : dans la bataille mondiale de la finance programmable, l’inaction n’est plus une option.
JP MALOU
L’article Finance numérique & souveraineté monétaire : la guerre mondiale de la monnaie numérique est apparu en premier sur Sud Quotidien.