Posted by - senbookpro -
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Alors que le monde célèbre (ou redoute) les avancées de l’intelligence artificielle, des monnaies numériques et de l’infrastructure 5G/6G, une stratégie chinoise lancée il y a près d’une décennie continue de façonner silencieusement l’ordre technologique mondial : la Route de la soie numérique (Digital Silk Road, ou DSR).
Bien plus qu’un simple volet technologique de l’initiative « Ceinture et Route », elle est devenue l’un des leviers les plus efficaces de l’influence géopolitique de Pékin, non pas par la force, mais par l’intégration douce des États dans des écosystèmes numériques chinois.
Lancée officiellement en 2015, la Route de la soie numérique vise à étendre l’infrastructure numérique chinoise à l’étranger. Contrairement à la version « physique » de l’initiative, souvent critiquée pour ses dettes insoutenables, la DSR opère dans un domaine moins visible, mais plus stratégique : les données, les réseaux et les standards technologiques.
Ses réalisations sont concrètes :
– Câbles sous-marins : Huawei Marine (aujourd’hui HMN Tech, après un repositionnement pour atténuer les craintes occidentales) a participé à plus de 90 projets de câblage intercontinental, reliant l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et l’Amérique latine.
– Data centers et « cloud souverain » : Alibaba Cloud, Huawei Cloud et Tencent proposent des solutions « souveraines » aux gouvernements, souvent à moindre coût, avec formation incluse.
– Villes intelligentes : de Kampala à Islamabad, des systèmes de surveillance urbaine, de gestion du trafic et de services publics numériques sont déployés avec l’appui de géants chinois.
– Monnaie numérique : la e-CNY (yuan numérique) est testée dans des corridors commerciaux avec la Thaïlande, les Émirats arabes unis et le Pakistan, anticipant un futur système de paiement alternatif au dollar.
La force de la DSR réside dans sa pertinence locale. Dans de nombreux pays en développement, l’État dispose de peu de ressources pour construire une infrastructure numérique moderne. La Chine arrive alors avec :
– Un paquet tout-en-un (matériel, logiciel, formation, financement),
– Une absence de conditionnalités politiques (contrairement aux prêts de la Banque mondiale ou de l’UE),
– Et un discours de « partenariat gagnant-gagnant » soigneusement rodé.
Résultat : en Afrique, plus de 70 % des infrastructures 4G/5G dépendent d’équipements Huawei ou ZTE. En Asie du Sud-Est, des gouvernements comme celui de l’Indonésie ou du Laos intègrent les plateformes chinoises dans leurs services publics numériques.
Pour ces États, la DSR n’est pas perçue comme une menace, mais comme une opportunité de rattrapage technologique.
Pékin ne nie pas que la DSR sert ses intérêts. Comme l’a déclaré un haut responsable chinois en 2024 : « Celui qui contrôle les flux numériques contrôle l’avenir. »
L’Union européenne et les États-Unis ont réagi, mais de manière fragmentée :
– Les États-Unis ont érigé des barrières technologiques (restrictions à l’exportation, listes noires contre Huawei).
– L’UE a lancé le « Partenariat mondial pour les infrastructures » (PGI), mais avec des budgets modestes et des logiques complexes.
– Aucun n’a proposé une alternative globale, cohérente et abordable aux pays du Sud.
Pire : en refusant d’investir là où la Chine le fait, l’Occident abandonne de facto ces marchés, et, avec eux, l’influence normative sur la gouvernance des données, la cybersécurité ou l’IA.
Derrière l’efficacité de la DSR se cachent des risques réels :
– Dépendance structurelle : une fois qu’un État adopte les standards chinois (protocoles, logiciels, équipements), il devient coûteux, voire impossible, de basculer vers un autre écosystème.
– Surveillance étatique : les systèmes de « villes intelligentes » incluent souvent des outils de reconnaissance faciale et de contrôle social inspirés du modèle chinois, parfois sans débat démocratique local.
– Cybersécurité : même si Pékin nie tout accès aux données, la localisation des serveurs et les accords de maintenance laissent planer des doutes légitimes.
Ces inquiétudes ont conduit certains pays (comme l’Inde ou le Brésil) à freiner ou diversifier leurs partenariats. Mais la majorité préfère fermer les yeux, pressée par l’urgence du développement numérique.
En 2025, la DSR entre dans une nouvelle phase : l’exportation de normes pour l’intelligence artificielle. Via des forums comme l’ITU (Union internationale des télécommunications), la Chine pousse un modèle de gouvernance technologique autoritaire, centré sur la stabilité sociale plutôt que sur les droits individuels.
Face à cela, le monde se divise en deux écosystèmes numériques en gestation :
– Un bloc libéral (États-Unis, UE) fondé sur la transparence, l’auditabilité et les droits fondamentaux.
– Un bloc pragmatique-autoritaire (Chine + alliés) fondé sur l’efficacité, la sécurité d’État et la non-ingérence.
Le choix de camp ne se fera pas par déclaration de guerre, mais par l’achat d’un serveur, l’adoption d’un standard 6G, ou l’intégration d’un algorithme de surveillance.
La Route de la soie numérique n’a pas besoin de soldats. Elle avance avec des câbles, des algorithmes et des contrats de financement. Elle ne déclare pas la guerre aux démocraties, elle les contourne. Et tandis que l’Occident débat de ses propres valeurs, la Chine construit l’infrastructure du monde de demain.
Dans cette bataille discrète, le vrai enjeu n’est plus le territoire, mais le code.
Et celui qui l’écrit, écrira aussi les règles du futur.
*Chercheur en Sciences politiques
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