Posted by - senbookpro -
on - Aug 9 -
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Le prestige d’un titre de presse, aussi ancien et influent soit-il, ne saurait dispenser ses rédacteurs des exigences fondamentales du journalisme : la rigueur, la preuve, la contextualisation, la vérification et l’équilibre.
La notoriété de The Economist, l’un des titres les plus influents de la presse britannique, dirigé par la journaliste Susan « Zanny » Minton Beddoes, ne saurait pour autant le soustraire aux mêmes exigences professionnelles que celles qui s’imposent à toute autre institution médiatique. La question se pose avec d’autant plus d’acuité lorsqu’un article ne s’arrête pas à l’analyse d’une décision gouvernementale ponctuelle, mais part d’un fait sécuritaire précis pour dresser un tableau plus large d’un État, de son dirigeant et de l’avenir de son système politique.
C’est précisément sur ce terrain que l’article publié le 8 août par The Economist et consacré à Sa Majesté le Roi Mohammed VI soulève de sérieuses interrogations.
À sa lecture, une question s’impose rapidement : s’agit-il réellement d’une enquête destinée à comprendre les événements de Sebta et leur contexte, ou d’un récit construit autour d’une conclusion préalablement arrêtée sur le Maroc, ses institutions et son Souverain ?
Car il existe une différence fondamentale entre enquêter pour comprendre et sélectionner des éléments pour démontrer.
Dans le premier cas, le journaliste part des faits, confronte les sources, examine les différentes hypothèses et accepte que les éléments recueillis puissent remettre en cause son intuition initiale. Dans le second, le personnage, le scénario et la conclusion semblent déjà établis, il ne reste plus qu’à sélectionner dans l’actualité et dans le passé les éléments susceptibles de conforter le récit recherché.
L’article de The Economist donne trop souvent l’impression de relever de cette seconde méthode.
Le point de départ aurait pourtant pu donner lieu à une enquête considérable : le drame de Sebta.
Que s’est-il réellement passé ? Qui a lancé ou amplifié les appels ayant poussé des milliers de personnes vers la frontière ? Quel rôle les réseaux sociaux ont-ils joué ? Quelles informations possédaient respectivement les autorités marocaines et espagnoles ? Quels signaux avaient été détectés avant la crise ? Quel était le niveau de préparation de part et d’autre ? Comment expliquer l’ampleur et la soudaineté du mouvement ?
Autant de questions qui auraient mérité une investigation approfondie.
Mais The Economist semble préférer un raccourci autrement plus spectaculaire : la Fête du Trône, les cérémonies officielles, les responsables sécuritaires, le protocole, puis directement Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
Le journal avance ainsi que certains responsables auraient été trop occupés « à s’incliner et à baiser des mains » pour répondre à leurs téléphones.
La formule est spectaculaire. Elle est surtout suffisamment grave pour exiger des preuves précises.
Qui a tenté de joindre ces responsables ? À quelles heures ? Quels responsables exactement ? Quels téléphones sont restés sans réponse ? Quelles sources permettent d’établir que leur indisponibilité était liée au cérémonial protocolaire ? Existe-t-il des relevés d’appels, des témoignages concordants ou des documents permettant de démontrer cette relation de causalité ?
Si The Economist possède ces informations, leur publication permettrait au lecteur d’en apprécier la solidité.
À défaut, la démonstration factuelle cède la place à la mise en scène narrative.
Et c’est précisément là que commence le problème.
Une fois Sebta utilisée comme porte d’entrée, l’article ouvre soudain tous les tiroirs des allégations allant de la santé du Souverain, au dossier du Sahara marocain. Tout y passe. À ce stade, Sebta semble presque devenir secondaire.
La tragédie humaine qui constitue le point de départ de l’article se transforme progressivement en prétexte narratif permettant d’élargir le propos à une mise en cause générale du Souverain et, par extension, de l’institution monarchique. C’est précisément cette architecture éditoriale qui mérite d’être interrogée.
Le problème ne réside pas seulement dans chacun des éléments pris séparément, mais dans leur sélection, leur accumulation et leur agencement. Mis bout à bout, ils produisent une représentation essentiellement dépréciative, alors même que plusieurs d’entre eux entretiennent un rapport particulièrement éloigné avec la crise de Sebta censée justifier le propos initial.
Dès lors, une question devient inévitable : Sebta constitue-t-elle réellement le sujet de l’article, ou simplement son point d’accroche pour développer un récit beaucoup plus large visant l’image du Souverain marocain ?
Le passage consacré à la santé du Souverain est particulièrement révélateur de cette méthode. The Economist évoque « une dégradation » de l’état de santé de Sa Majesté le Roi Mohammed VI et lui attribue des conséquences politiques considérables : le système marocain se préparerait progressivement à accorder davantage de place au Prince Héritier Moulay El Hassan, tandis que le Souverain aurait dû se résoudre à certaines évolutions.
Ce sont des affirmations particulièrement lourdes puisqu’elles touchent à la fois à la vie privée du Chef de l’État et à la continuité institutionnelle du Royaume.
Dès lors, sur quelles sources reposent-elles ?
Des médecins du Souverain ont-ils parlé ?
Des responsables du Palais ont-ils confirmé ces informations ?
Des membres identifiés ou suffisamment décrits des cercles décisionnels marocains ont-ils témoigné ?
Existe-t-il des documents, des témoignages croisés ou des éléments factuels permettant d’établir l’interprétation avancée ?
Sans éléments permettant au lecteur d’évaluer la fiabilité de telles affirmations, une hypothèse peut progressivement prendre, par la seule assurance de sa formulation, l’apparence d’un fait établi.
Et lorsqu’il s’agit de la santé d’un Chef d’État et de la continuité institutionnelle d’un pays, le niveau d’exigence devrait précisément être maximal.
Plus troublante encore est l’accumulation de détails concernant la vie privée de Sa Majesté Mohammed VI. Ses vêtements. Ses vacances. Ses loisirs. Ses fréquentations.
Pris isolément, ces éléments pourraient éventuellement trouver leur place dans certains formats journalistiques. Mais accumulés, sélectionnés et articulés de cette manière, ils finissent par remplir une fonction différente : fabriquer un personnage.
On ne décrit plus seulement un Chef d’État. On construit progressivement une figure destinée à provoquer chez le lecteur une impression déterminée.
C’est là que le portrait journalistique risque de céder la place au procédé narratif : lorsque les éléments retenus semblent principalement être ceux qui confortent le personnage que l’article entend installer dans l’esprit du lecteur.
Or le Roi Mohammed VI règne depuis 1999. Plus d’un quart de siècle.
Peut-on sérieusement prétendre restituer la trajectoire de ce règne sans évoquer Tanger Med, l’expansion du réseau autoroutier, le développement du train à grande vitesse, l’émergence des industries automobile et aéronautique, les investissements dans les énergies renouvelables, l’expansion des entreprises marocaines en Afrique ou encore les transformations considérables des infrastructures du Royaume ?
L’absence quasi totale de cette dimension est d’autant plus significative que l’article ambitionne manifestement de dépasser le seul épisode de Sebta pour dresser un portrait politique du règne.
Une sélection peut être factuellement exacte dans chacun de ses éléments tout en produisant, par omission systématique de tout ce qui complexifierait le récit, une représentation profondément orientée de l’ensemble.
Photographier uniquement les fissures d’un bâtiment ne signifie pas que les fissures n’existent pas. Mais cela ne permet pas davantage de prétendre avoir photographié le bâtiment dans son ensemble.
Lorsque cette sélection devient systématique, l’omission elle-même devient un choix éditorial.
Il existe surtout un grand absent dans la construction proposée par The Economist : le versant espagnol de la crise de Sebta.
Une crise transfrontalière d’une telle ampleur implique nécessairement d’examiner les dispositifs, renseignements, décisions et responsabilités situés des deux côtés de la frontière.
Que savaient les autorités espagnoles ?
Quels signaux avaient été détectés ?
Comment les forces espagnoles s’étaient-elles préparées ?
Quels messages circulaient sur les réseaux sociaux ?
Qui les produisait ?
Qui les amplifiait ?
Pourquoi autant de personnes ont-elles pu croire simultanément qu’un passage vers Sebta était possible ?
Quels renseignements avaient été recueillis dans les jours précédant les événements et comment avaient-ils été exploités ?
Ces interrogations ne sont pas périphériques : elles sont au cœur même de la compréhension de ce qui s’est produit.
Or, lorsque l’analyse d’une tragédie transfrontalière se déplace progressivement de l’établissement de sa chaîne causale vers un portrait du système marocain, puis du Palais, puis finalement de Sa Majesté Le Roi Mohammed VI lui-même, la question de la méthode éditoriale devient incontournable.
Il existe enfin un élément essentiel : cet article n’est pas présenté comme une simple chronique personnelle. Il engage la rédaction. Ce n’est donc pas seulement un journaliste qui assume ce récit. C’est The Economist.
Et lorsqu’une institution médiatique de cette importance endosse collectivement un texte construit autour d’affirmations aussi sensibles, elle doit pouvoir expliquer les choix qui structurent son récit.
Pourquoi cette accumulation ?
Pourquoi ce calendrier ?
Pourquoi réunir Sebta, la santé du Roi, son prétendu divorce, ses fréquentations, SAR Le Prince Héritier, le Sahara et Donald Trump dans un même ensemble ?
Quelle cohérence journalistique justifie l’agrégation de sujets aussi différents, sinon la volonté de produire une représentation globale déterminée du Souverain ?
Pourquoi tant d’espace accordé aux éléments susceptibles d’alimenter cette représentation et si peu à ceux qui viendraient la complexifier ?
Pourquoi certaines affirmations particulièrement sensibles ne sont-elles pas accompagnées d’éléments permettant au lecteur d’en mesurer précisément la solidité ?
Ce sont ces questions que The Economist devrait être en mesure d’éclaircir.
Car la réputation d’un média ne transforme pas automatiquement une interprétation en fait, pas plus que son ancienneté ou son influence ne peuvent se substituer à la démonstration.
Le lecteur mérite une enquête, pas un scénario
Au fond, le principal problème posé par cet article ne tient pas seulement à ce qu’il affirme, mais à la mécanique narrative utilisée pour conduire le lecteur vers une conclusion déterminée. L’accumulation finit par soulever une interrogation centrale.
Cherchait-on réellement à comprendre le Roi Mohammed VI et les événements de Sebta, ou cherchait-on à construire une image biaisée correspondant au récit que l’on voulait raconter ?
C’est cette question que The Economist devrait accepter d’entendre.
Et s’il estime qu’elle est infondée, il lui appartient d’y répondre avec ce qui constitue précisément la matière première du journalisme : des sources, des faits vérifiables et une démonstration transparente.
Car le prestige d’un journal ne devrait jamais tenir lieu de preuve.
Au fond, la question adressée à The Economist est beaucoup plus simple que l’ensemble des considérations accumulées dans son article :
avez-vous enquêté pour découvrir quelle était la réalité, quitte à ce qu’elle contredise votre hypothèse de départ, ou avez-vous sélectionné dans la réalité les éléments permettant de confirmer le récit que vous aviez déjà décidé de raconter ?
C’est entre ces deux démarches que passe la frontière essentielle entre l’enquête qui part des faits pour parvenir à une conclusion et le récit qui part d’une conclusion pour sélectionner ses faits.
Et c’est précisément cette frontière que l’article de The Economist donne le sentiment d’avoir franchie.
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