Posted by - senbookpro -
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La fragmentation géoéconomique redessine les échanges internationaux et redistribue les investissements à l’échelle mondiale. Pour plusieurs économies du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, dont le Maroc, cette recomposition ouvre de nouvelles perspectives. Mais les experts réunis ce lundi 29 juin à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), à Rabat, dans le cadre de la conférence de recherche du Fonds monétaire international (FMI), ont lancé un message clair : attirer des flux commerciaux et industriels ne constitue qu’une première étape. Le véritable enjeu réside désormais dans la capacité à transformer cette nouvelle connectivité en montée en gamme productive.
La mondialisation ne disparaît pas ; elle se reconfigure. Sous l’effet des tensions géopolitiques, des barrières commerciales et de la rivalité croissante entre les grandes puissances, les chaînes de valeur mondiales se réorganisent progressivement. C’est autour de cette recomposition que s’est articulée la première session de la deuxième conférence de recherche du Fonds monétaire international (FMI) consacrée à la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), organisée conjointement avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Rabat.
Réunissant économistes et universitaires de premier plan, cette session a proposé une lecture complémentaire des effets de la fragmentation géoéconomique sur le commerce, les investissements et les perspectives de transformation économique de la région. Si chacun des intervenants a abordé la question sous un angle différent, tous ont convergé vers une même interrogation : comment faire de cette nouvelle géographie des échanges un véritable levier de développement industriel ?
Le premier à prendre la parole, Andrea Presbitero, économiste au Fonds monétaire international, a montré que les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine modifient déjà la structure des échanges internationaux. À travers ses travaux consacrés au phénomène qu’il qualifie de « China Shock 2.0 », il a expliqué que les produits chinois, confrontés à des restrictions d’accès au marché américain, sont progressivement réorientés vers d’autres marchés. Cette redistribution accroît la concurrence pour les producteurs locaux, mais peut également réduire le coût des intrants importés et bénéficier aux entreprises qui les utilisent dans leurs processus de production. Selon lui, la fragmentation géoéconomique ne signifie donc pas un recul des échanges mondiaux, mais leur redéploiement selon de nouveaux circuits.
Cette recomposition ne concerne pas uniquement le commerce. Elle modifie également les stratégies d’investissement des entreprises internationales. Alexander Plekhanov, économiste en chef à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), a expliqué que les investisseurs recherchent désormais des pays capables de servir de passerelles entre des blocs économiques de plus en plus fragmentés.
Il a ainsi présenté le concept de « connector economies », ces économies qui attirent une partie des investissements réorientés par les tensions géopolitiques grâce à leur ouverture commerciale, leurs accords préférentiels et leurs capacités industrielles. Le Maroc figure, selon lui, parmi ces pays, aux côtés notamment du Vietnam, du Mexique, des Émirats arabes unis, de la Turquie ou encore de la Serbie.
L’économiste de la BERD a notamment souligné que l’accord de libre-échange liant le Maroc aux États-Unis constitue un atout important dans cette nouvelle configuration. Certaines entreprises choisissent ainsi d’investir au Maroc afin d’y produire des biens destinés au marché américain. Il a cité, à cet égard, les investissements réalisés dans la filière des batteries pour véhicules électriques, illustrant la manière dont les nouvelles contraintes géopolitiques influencent désormais les décisions de localisation industrielle.
La troisième intervention est venue apporter une nuance essentielle à cette lecture. Ali Fakih, professeur à l’Université libano-américaine, a estimé qu’une intégration plus forte dans les échanges internationaux ne se traduit pas automatiquement par une transformation structurelle des économies.
Présentant les résultats d’une étude portant sur quinze pays de la région MENA entre 2003 et 2022, il a expliqué que la véritable question n’est pas de savoir si une économie est fortement connectée aux marchés mondiaux, mais si cette connectivité lui permet de développer des activités plus sophistiquées, de renforcer ses capacités technologiques et de diversifier sa production.
Pour mesurer cette évolution, son équipe s’est appuyée sur l’indice de complexité économique, qui évalue le degré de sophistication des exportations d’un pays ainsi que la profondeur de ses capacités productives, technologiques et d’innovation.
Les résultats présentés invitent à la prudence. Selon Ali Fakih, une hausse de la connectivité géoéconomique est associée, dans l’échantillon étudié, à une baisse de la complexité économique. L’auteur a toutefois insisté sur un point méthodologique essentiel : son étude met en évidence une association statistique et ne prétend pas établir un lien de causalité.
Pour l’universitaire, cette conclusion déplace le débat. L’enjeu n’est plus seulement de préserver des liens commerciaux avec différents partenaires internationaux, mais de veiller à ce que cette ouverture se traduise par une véritable montée en gamme de l’appareil productif.
Chargé de discuter les trois communications, Francesco Lamperti, économiste à l’Université Georgetown au Qatar, a proposé une lecture transversale des travaux présentés. Selon lui, les trois recherches racontent en réalité une même histoire : celle d’une économie mondiale où les flux commerciaux et les investissements se redéploient plus vite que les capacités productives des pays qui les accueillent.
Pour illustrer son propos, il s’est appuyé sur le concept de la « smile curve » (courbve de sourire), selon lequel la plus forte valeur ajoutée se concentre aux extrémités des chaînes de valeur ( recherche, conception, innovation, marques et services ) tandis que les activités d’assemblage occupent la partie la moins rémunératrice.
Or, a-t-il observé, les investissements réorientés vers les « connector economies » concernent souvent ces segments intermédiaires. Attirer des usines constitue donc une opportunité réelle, mais ne garantit pas, à lui seul, une transformation durable des économies concernées.
Pour le Maroc, comme pour plusieurs pays de la région MENA, le défi consiste désormais à dépasser le simple rôle de plateforme industrielle pour développer davantage de capacités technologiques, d’innovation et de création de valeur. À Rabat, la première session de la conférence du FMI aura ainsi mis en évidence une idée forte : dans un monde marqué par la fragmentation géoéconomique, la compétitivité ne se mesurera plus seulement à la capacité d’attirer les investissements, mais à celle de les convertir en un véritable levier de montée en gamme économique.
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