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on - 2 hours ago -
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Il fut un temps où les Français aimaient plaisanter sur la complexité de la vie politique belge.
Une vieille histoire raconte qu’un Bruxellois entreprit d’expliquer à un ami lillois le fonctionnement des institutions de son pays. L’explication était limpide, solidement argumentée, presque magistrale.
À la fin, il lui demanda :
– Alors, tu as compris ?
– Oui, répondit le Lillois.
Le Bruxellois le regarda quelques secondes avant de conclure :
-Bon… dans ce cas, je vais tout reprendre depuis le début.
Depuis quelques semaines, je me découvre une véritable âme bruxelloise.
Non pas en essayant de comprendre la Belgique.
En essayant de comprendre le Sénégal.
Plus précisément, la relation désormais tumultueuse entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye.
Chaque jour apporte sa nouvelle version des faits. Celle-ci corrige celle de la veille, laquelle rectifiait déjà celle de l’avant-veille. Les responsabilités changent de camp. Les fidélités deviennent des trahisons. Les certitudes se transforment en soupçons avant de redevenir des évidences.
Le citoyen sénégalais assiste ainsi à un étrange spectacle où les récits évoluent plus vite que les faits.
La chasse aux traîtres est devenue un véritable sport national.
Pour les uns, Bassirou Diomaye Faye aurait trahi celui qui l’a porté au pouvoir.
Pour les autres, Ousmane Sonko refuserait d’accepter qu’un président de la République puisse exercer pleinement les prérogatives que lui confère la Constitution.
Ces deux récits présentent un avantage : ils sont simples. Or la politique ne l’est presque jamais.
Avant de distribuer les rôles de Judas et de César, peut-être faudrait-il revenir à ce qui résiste encore aux passions : les faits.
Les faits nous rappellent d’abord que Bassirou Diomaye Faye n’est pas apparu en mars 2024 comme un candidat improvisé.
Compagnon de route de la première heure, secrétaire général du Pastef, il partage avec Ousmane Sonko les années de construction du parti, les affrontements politiques, puis les épreuves judiciaires.
Lorsque Sonko est convoqué par la justice dans l’affaire Adji Sarr en mars 2021, Diomaye est à ses côtés.
Lorsque le Pastef subit une pression croissante, il demeure au premier rang.
Lorsque lui-même est arrêté en avril 2023, il connaît à son tour la prison.
Ce n’est donc pas l’histoire d’un homme resté à l’abri pendant que son leader affrontait seul la tempête.
Les faits nous rappellent ensuite qu’en 2024, chacun avait besoin de l’autre.
Sans Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye n’aurait probablement jamais été élu président.
Sans Bassirou Diomaye Faye, devenu le candidat éligible lorsque Sonko ne pouvait plus l’être, le projet porté par le Pastef ne serait probablement pas arrivé au pouvoir.
Ils furent, à cet instant précis, mutuellement indispensables.
Puis vint ce slogan, aussi efficace qu’ambigu : « Diomaye mooy Sonko. »
Une formidable formule de campagne.
Mais une formule de campagne n’est pas une doctrine constitutionnelle.
Car le jour où Bassirou Diomaye Faye prête serment, une réalité nouvelle s’impose.
Il n’est plus seulement le candidat d’un parti.
Il devient le président de la République.
Il ne reçoit plus sa légitimité d’un slogan, mais du suffrage universel et de la Constitution.
Dans le même temps, Ousmane Sonko demeure le fondateur du mouvement, la figure centrale du Pastef et, pour beaucoup de militants, l’inspirateur de la victoire.
La tension était presque inévitable.
Non parce que l’un aurait nécessairement trahi l’autre.
Mais parce que le passage de l’opposition à l’exercice du pouvoir transforme souvent les solidarités militantes en équilibres institutionnels beaucoup plus complexes.
Et c’est ici que je retrouve mon Bruxellois.
Car chaque nouvelle déclaration semble appeler une nouvelle explication.
Chaque explication appelle un nouveau commentaire.
Chaque commentaire produit un nouveau récit.
Au point que l’on finit parfois par oublier ce qui devrait être le point de départ de toute analyse politique : les faits.
Les faits ne disent pas tout.
Ils ne révèlent pas les intentions.
Ils ne permettent pas de lire dans les consciences.
Mais ils ont un immense mérite : ils résistent mieux que les passions.
Peut-être faudrait-il donc suspendre, pour un temps, cette frénésie consistant à chercher le traître du moment.
L’histoire jugera peut-être un jour les responsabilités de chacun.
Mais la démocratie exige mieux que des procès d’intention.
Elle exige des citoyens capables de distinguer les faits des récits, les institutions des fidélités personnelles, la République des appartenances partisanes.
Et lorsque je crois enfin avoir compris ce qui se joue entre Sonko et Diomaye…
Une petite voix bruxelloise me souffle, avec un sourire :
« Bon…reprenons depuis le début. Mais cette fois, commençons par les faits. »
Mamadou Diop
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