Posted by - senbookpro -
on - Apr 2 -
Filed in - Society -
-
15 Views - 0 Comments - 0 Likes - 0 Reviews
Tout a commencé par une obscénité. Pas une théorie. Pas un discours. Une obscénité brute, lâchée dans la banalité d’une fin de dîner parisien. Entre fromage et poire un peu tavelée, la conversation vire au politiquement incorrect, voire franchement gaulois — donc quasiment sans filtre.
La question tombe. La réponse claque. Vulgaire, ignoble, indéfendable.
On rit.
Une question est posée. Une réponse fuse — brutale, vulgaire, indéfendable. Une de ces phrases qu’on ne répète pas sans malaise, mais qu’on n’oublie jamais vraiment : « Qu’a donc offert la France aux Algériens, à part en faire des zouaves ? »
Et la réplique, cinglante, brut de décoffrage : « Au moins, pour les Algériennes, on leur a foutu un bâton dans le balai, comme ça elles ne font plus le ménage derrière en l’air… ».
C’est toujours ainsi que commencent les dérives : par un rire.
Puis le temps passe. Et ce qui faisait rire devient révélateur. Car certaines phrases, même ordurières, possèdent cette propriété dérangeante : elles disent, malgré elles, quelque chose de vrai.
Ce soir-là, sans le savoir, on ne parlait pas de la France. On parlait d’un vide. D’un déséquilibre. D’une identité qui peine à se tenir debout sans béquilles.
Ce qui n’était qu’une saillie de table est devenu, depuis, un système.
L’Algérie officielle ne doute jamais. Elle proclame.
Elle est première — toujours, partout et en tout. Première cuisine du monde, future puissance touristique, incubateur scientifique global. À ce stade, on attend presque l’annonce d’une découverte majeure : l’invention du réel lui-même, brevetée à Alger.
Mais une constante s’impose : rien ne précède la proclamation.
On ne produit pas, on annonce.
On ne construit pas, on décrète.
C’est une économie du verbe. Une inflation du discours qui tient lieu de politique publique.
Et, comme toute inflation, elle finit par révéler la pénurie qu’elle prétend masquer.
Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir certains quotidiens arabophones — El Khabar, Echourouk — véritables thermomètres d’une médiocrité érigée en norme. Une doxa fabriquée, répétée, martelée, jusqu’à se substituer au réel : une fabrique du consentement par saturation.
« Madame Bovary » chez « Les Odalisques d’Alger »
Là où cette mécanique devient problématique, c’est lorsqu’elle franchit les frontières.
Le patrimoine culturel immatériel — sous l’égide de l’UNESCO — est devenu un terrain d’affrontement stratégique. Non plus pour partager, mais pour capter.
Le couscous, inscrit en 2020 comme patrimoine maghrébin commun, avait esquissé la possibilité d’une intelligence collective. Il n’aura été qu’une parenthèse.
Depuis, la logique est claire : déposer seul, revendiquer seul, exister seul.
Le patrimoine n’est plus transmission. Il est devenu prédation.
Nous ne sommes plus dans la valorisation culturelle, mais dans une razzia patrimoniale organisée, où chaque élément du voisin est transformé en ressource symbolique.
L’épisode le plus révélateur reste sans doute la bataille du zellige, désormais projetée dans les arènes internationales, avec en ligne de mire une reconnaissance à l’UNESCO en 2026. Non pas comme héritage partagé, mais comme objet de captation. Le patrimoine devient ici un instrument de rivalité diplomatique, et non plus de mémoire.
Il faut appeler les choses par leur nom. Ce comportement n’est pas une stratégie culturelle. C’est un réflexe. Un réflexe qui rappelle d’autres héritages : ceux des razzias barbaresques, des captations opportunistes, des dominations sans enracinement. Ceux d’élites construites dans la rupture, dans l’importation et dans la discontinuité.
Les Janissaires, soldats sans terre ni filiation locale, n’avaient d’autre légitimité que celle qu’ils imposaient. Aujourd’hui, le parallèle dérange. Mais il éclaire.
Car ce que l’on observe n’est pas une continuité historique assumée, mais une tentative de compensation. Une identité qui, faute de s’ancrer, se met à absorber.
Le coucou ne construit pas son nid. Il expulse et remplace.
L’État, ici, procède de même.
Prenons un fait. Un simple fait. À Tlemcen, des palais conservent des zelliges d’une facture marocaine incontestable. Non par accident, mais par histoire. La ville, à certaines périodes, prêtait allégeance au Sultan du Maroc. Elle en a conservé une signature esthétique distincte du reste du territoire algérien et une réserve d’ordre « matrimonial».
C’est documenté. C’est visible. C’est incontestable. L’on rappelle la purge rédactionnelle chez Air Algérie après un article paru sous le titre »Tlemcen, la plus marocaine des villes algériennes. »
Mais, dans la logique du simulacre, le fait devient problème.
Alors on inverse.
La trace devient origine.
L’héritage devient propriété.
On ne lit plus l’histoire. On la réécrit à rebours. Une entreprise quasi pharaonique, du moins dans son ambition. Et plus on la tord, plus elle résiste.
Feu Rachid Mimouni (1945-1995) avait tout vu. D’ailleurs, il dut s’exiler à Tanger avant son décès à Paris . Dans La Ceinture de l’Ogresse, véritable autopsie du pays, il décrivait, entre autres, cette incapacité à affronter la modernité autrement que superficiellement. Refuser le train pour préserver un marabout n’est pas un archaïsme : c’est une structure mentale. Refuser le réel, puis le remplacer par le discours.
Aujourd’hui, cette logique est sortie des villages. Elle est devenue doctrine d’État et doxa plébiscitée . On ne transforme pas : on communique. On ne réforme pas : on proclame. Et lorsque le réel résiste, ce qu’il fait toujours, on le contourne par le récit et autre storytelling pour être in.
Pendant que l’État parle, le peuple part. C’est peut-être là la donnée la plus brutale. La plus irréfutable. Des milliers de jeunes quittent le pays. Non par caprice, ni par manque de patriotisme, mais par lucidité.
Ils ne croient pas aux proclamations. Ils vivent dans le réel. Et ce réel dit autre chose que les communiqués. Il dit stagnation. Il dit verrouillage. Il dit absence d’horizon. Mais, dans la grande narration officielle, cela n’existe pas.
Et pourtant, une autre Algérie existe. Kabyles, Touaregs, Mozabites : des cultures pleines, cohérentes, enracinées. Des identités qui n’ont pas besoin de s’approprier pour exister.
Elles sont. Mais elles dérangent. Parce qu’elles rappellent une vérité simple : une culture ne se décrète pas. Elle ne se capture pas. Elle ne se nationalise pas par décret ou dossier UNESCO.
Elle se vit.
Revenons à cette phrase de dîner. À son obscénité. Elle était indéfendable. Mais elle pointait, malgré elle, une réalité : l’imposition sans intégration produit toujours une rigidité. Une posture artificielle. Aujourd’hui, cette posture est devenue système.
Une imposture d’État, où le récit remplace le réel, où la razzia remplace la création, où la revendication tient lieu d’identité. Mais aucune imposture ne dure éternellement.
Car le réel est patient. Et, lorsqu’il revient, il revient toujours, il ne négocie pas. Il s’impose.
Et alors, il ne reste plus ni discours, ni proclamation, ni patrimoine revendiqué.
Il ne reste que la question essentielle : qu’avez-vous réellement construit ?
On peut piller des symboles, jamais fabriquer une civilisation.
*FPD Safi Université Cadi AYYAD
The post Coucou l’Algérie : razzia patrimoniale et manche de balai colonial appeared first on Hespress Français - Actualités du Maroc.
At our community we believe in the power of connections. Our platform is more than just a social networking site; it's a vibrant community where individuals from diverse backgrounds come together to share, connect, and thrive.
We are dedicated to fostering creativity, building strong communities, and raising awareness on a global scale.