Posted by - senbookpro -
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On peut lire l’histoire contemporaine de l’Algérie à travers une formule brutale qui résume l’été 1962 : la valise ou le cercueil. Ce n’était pas seulement une menace implicite accompagnant l’instant de l’indépendance, mais une ligne de fracture entre identités, destins et mémoires.
Elle sépara les Français des Algériens, mais avant cela, elle sépara les Algériens entre eux, les voisins d’hier, les enfants d’un même pays . Ainsi, la guerre de libération se transforma d’un conflit contre une puissance coloniale en une crise interne de longue durée.
Lorsque l’indépendance fut proclamée le 5 juillet 1962 après les accords d’Évian (18 mars), les tragédies ne cessèrent pas. Au contraire, remontèrent à la surface des fissures profondes façonnées par 132 ans de présence française.
Depuis 1848, l’Algérie était officiellement considérée comme partie intégrante du territoire français, divisée en trois départements : Alger, Oran et Constantine. Pour des milliers d’Algériens musulmans, ce n’était pas seulement un statut juridique, mais une expérience vécue : écoles françaises, service militaire, administration républicaine et sentiment — même partiel — d’appartenance. Beaucoup se voyaient comme des Français musulmans servant un État qu’ils considéraient comme leur patrie politique.
Entre 1955 et 1962, la France recruta un grand nombre d’Algériens dans ses rangs : environ 60.000 harkis au pic, près de 20.000 mokhaznis (SAS), entre 6.000 et 8.000 dans les groupes mobiles de sécurité (GMS / GMPR), et environ 60.000 dans les groupes d’autodéfense, pour un total estimé entre 180 000 et 250 000 hommes.
Parmi les figures emblématiques de ce choix figure le bachaga Saïd Boualam (1906-1982), commandant d’une des plus grandes unités harkies pendant la guerre, élu à quatre reprises vice-président de l’Assemblée nationale — fait remarquable pour un musulman algérien sous la Ve République. Dans son livre Mon pays, la France, il exprima clairement le sentiment d’une partie d’entre eux : « La France est ma patrie… Nous l’avons défendue ensemble sous le même drapeau ».
Cette phrase n’était pas seulement une position politique, mais la synthèse d’un sentiment d’appartenance forgé par des décennies de service militaire, d’administration et d’éducation — un sentiment qui, juste après l’indépendance, devint pour beaucoup un destin tragique.
Après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, seuls 42 000 à 60 000 harkis et leurs familles furent évacués vers la France, tandis qu’entre 130 000 et 200 000 restèrent dans le pays. En quelques mois seulement, les estimations d’historiens évoquent entre 60 000 et 80 000 morts parmi eux et leurs proches.
Quant à ceux transférés en France, ils furent arrachés aux villes et villages où ils vivaient pour être placés dans des camps isolés, après avoir abandonné les maisons et les quartiers qu’ils connaissaient depuis des décennies. Ils n’entrèrent pas dans une vie nouvelle normale : beaucoup furent installés dans des camps comme Rivesaltes, Bias, Saint-Maurice-l’Ardoise ou le Larzac, dans des conditions de vie difficiles, subissant marginalisation sociale et obstacles à l’intégration pendant de longues années.
L’exil fut pour eux le passage d’une périphérie sociale à une autre. Leur dossier resta longtemps relégué dans la mémoire officielle française, jusqu’à ce que le président Emmanuel Macron reconnaisse le 20 septembre 2021 la responsabilité de l’État français dans leur abandon, leur demande pardon et fasse adopter ensuite une loi de réparation matérielle et morale. Malgré cela, la blessure demeure pour beaucoup trop profonde pour être guérie par des excuses.
Ces événements ne furent pas seulement une confrontation entre deux peuples, mais une explosion interne : règlements de comptes locaux, vengeances tribales, représailles politiques.
Dans certaines régions de Kabylie, des témoignages ont évoqué une forme de torture symbolique appelée « le sourire kabyle », consistant à fendre les lèvres ou déchirer la bouche pour donner au visage l’apparence d’un sourire fixe et terrifiant, méthode de violence destinée à répandre la terreur collective.
L’exil ne fut pas le destin des seuls harkis. Les Européens d’Algérie — dits pieds-noirs — environ un million de personnes en 1954, quittèrent massivement le pays en 1962 : 800.000 à 900.000 partirent en quelques mois, laissant maisons, biens et tombes familiales.
De même, la majorité des Juifs d’Algérie, au nombre d’environ 130 000 à 140 000 et citoyens français depuis le décret Crémieux de 1870, quittèrent le pays, mettant fin à une présence de près de deux millénaires. En quelques mois seulement, l’Algérie perdit ainsi une part entière de sa diversité sociale et religieuse.
Mais l’indépendance ne fut pas seulement un temps de revanche sociale : elle fut aussi un moment de violence algéro-algérienne atteignant son paroxysme au moment même de la fondation de l’État. L’Armée de libération nationale était organisée depuis le congrès de la Soummam (1956) en six wilayas militaires dirigeant le combat intérieur.
Pourtant, à la fin de la guerre émergea ce qu’on appela l’« armée des frontières », surtout son aile stationnée au Maroc autour d’Oujda, liée politiquement à ce qu’on nomma plus tard le clan d’Oujda, dirigé par Houari Boumédiène et Abdelhafid Boussouf. Cette aile, plus organisée et plus puissante que celle basée à la frontière tunisienne, devint l’élément décisif du rapport de force à la veille de l’indépendance.
Durant l’été 1962, après les accords d’Évian, le conflit politique se transforma en affrontements armés entre anciens compagnons : combats sanglants entre forces des wilayas et unités de l’armée des frontières, notamment dans certaines régions du centre et de Kabylie, faisant des centaines voire des milliers de victimes selon les estimations. Ces affrontements se soldèrent par la victoire du camp de l’armée des frontières : la faction d’Oujda s’empara du pouvoir, scellant ainsi la trajectoire de l’État naissant.
Loin de s’arrêter avec le départ du colonisateur, la violence se poursuivit entre ceux qui étaient hier encore des combattants, consacrant la prééminence de l’institution militaire et faisant naître l’État du sein même de cette violence interne, dont il porta l’empreinte dès l’origine.
Depuis lors, le « cercueil » n’est plus seulement un danger physique, mais une signification politique. Beaucoup de ceux qui restèrent vécurent dans le silence, la peur et la marginalisation, sous un système central fortement contrôlé. Trente ans plus tard, la « décennie noire » (1991-2002) rouvrit la blessure. Après l’annulation des élections en janvier 1992, le pays sombra dans une guerre civile qui fit entre 150.000 et 200.000 morts, des milliers de disparus et des massacres de villages entiers. Une fois encore, la violence fut algéro-algérienne.
Ainsi, l’équation de 1962 continua de hanter l’histoire : la valise ou le cercueil.
Ceux qui prirent la valise vécurent l’exil : harkis rejetés dans des camps après avoir quitté leurs villages, pieds-noirs sans patrie, Juifs dispersés.
Ceux qui restèrent choisirent le cercueil — parfois littéralement dans les spirales de violence, parfois symboliquement sous l’emprise de la peur.
Plus de six décennies plus tard, cette équation résume encore la blessure identitaire algérienne. Le pays s’est libéré du colonialisme, mais ne s’est pas entièrement réconcilié avec ses fractures internes. Entre la valise et le cercueil, beaucoup eurent le sentiment qu’il n’existait pas de troisième voie. Peut-être est-ce dans ce sentiment d’absence de choix que réside le secret le plus profond de la crise identitaire que l’Algérie cherche encore à dépasser aujourd’hui.
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