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Il aura fallu cinquante ans de diplomatie, trente-cinq ans de présence onusienne, une interminable procession de résolutions et, pour finir, un veto russe pour que la question du Sahara connaisse l’un de ces retournements dont l’Histoire a le secret – et dont elle semble, cette fois, s’être particulièrement amusée.
L’affaire du Sahara ! Ce caillou dans les babouches du Maroc, cette pierre de Sisyphe que le Royaume pousse depuis un demi-siècle, ce dossier dont certains avaient fini par faire une profession, d’autres une rente et quelques-uns une véritable raison d’être politique.
Le paradoxe est saisissant. C’est le Maroc lui-même qui avait porté devant les Nations unies la question du Sahara, alors sous administration espagnole, pour mettre fin à une présence coloniale sur une terre qui n’avait jamais cessé d’être la sienne. C’est encore lui qui aspire aujourd’hui à refermer un chapitre onusien devenu interminable. Entre ces deux moments : une Marche verte, une guerre, un cessez-le-feu, des négociations, des impasses, des retournements d’alliances et parfois, reconnaissons-le, quelques erreurs de casting diplomatique bien de chez nous, particulièrement durant les décennies 1970 à 1990.
Il y eut aussi ce voisinage compliqué, marqué par l’héritage de Houari Boumédiène, dont la politique saharienne a durablement structuré la rivalité algéro-marocaine.
Et puis vint octobre 2026.
Le 30 octobre, le Conseil de sécurité examine deux projets concurrents. Le premier, américain, entend réorganiser la mission onusienne et placer plus explicitement le plan marocain d’autonomie au centre du processus politique. Il recueille onze voix favorables, mais se heurte au veto russe.
Le second, présenté par Moscou, vise essentiellement à prolonger la MINURSO sans toucher à son mandat. Il échoue à son tour.
Résultat : personne n’obtient sa résolution et la mission, créée en 1991, se retrouve sans mandat renouvelé. Le 1er novembre, le secrétaire général de l’ONU annonce l’engagement de sa liquidation.
L’intention était limpide : briser l’élan, geler le texte, rappeler au Maroc qu’on ne réécrit pas impunément un dossier vieux d’un demi-siècle. Le résultat l’est tout autant : le dispositif que Moscou prétendait protéger s’éteint, et avec lui la routine qui servait si commodément de paravent à l’immobilisme.
Voilà donc une curieuse opération de sauvetage : le médecin russe voulait empêcher qu’on réforme le traitement du patient ; il a fini par débrancher lui-même l’appareil. Le patient, lui, se porte plutôt bien. C’est le traitement qui est mort.
Il fallait une certaine audace pour brandir l’arme suprême du Conseil de sécurité contre un texte… et offrir, en prime, à son adversaire ce qu’il n’aurait jamais obtenu par un vote.
Le proverbe marocain trouve ici une résonance presque parfaite : جا يكحّلها عماها
Il voulait lui mettre du khôl aux yeux ; il l’a rendue aveugle.
Et l’on hésite désormais sur la formule de politesse. Une lettre de remerciements ? Une décoration? Contentons-nous, sobrement : Спасибо, Москва ! – (Merci Moscou) !
Mais attention aux conclusions trop rapides. L’expiration d’un mandat de maintien de la paix ne fait pas disparaître, par enchantement, le différend politique. La question demeure inscrite dans les travaux de décolonisation de l’ONU – ironie supplémentaire pour un territoire dont la seule puissance coloniale, l’Espagne, est partie depuis un demi-siècle. Il faut distinguer la fin d’un dispositif, le règlement d’un différend et la clôture formelle d’un dossier.
Ce sont trois réalités différentes, même si l’on voudrait parfois les faire tenir dans un seul communiqué triomphal.
La querelle diplomatique aura même trouvé son alphabet.
Dans MINURSO, le « R » signifie référendum. Un référendum prévu depuis 1991, mais jamais organisé, notamment en raison des désaccords sur le corps électoral et les modalités de consultation.
Le projet américain entendait supprimer cette référence du nom de la mission. Moscou y voyait une modification politique majeure. Washington dénonçait au contraire la perpétuation d’un mécanisme devenu inadapté.
Ainsi, au Conseil de sécurité, on ne se disputait plus un territoire, un statut ou un avenir institutionnel. On se disputait une lettre.
Une lettre devenue monument historique, que les uns voulaient déboulonner et que les autres entendaient conserver sous cloche. Moscou a si bien défendu le « R » qu’il ne reste plus de MINURSO pour le porter. On a sauvé l’enseigne, la boutique a fermé.
Il fallait bien que l’absurde administratif trouve un jour son chef-d’œuvre.
La Russie a défendu sa position au nom de la nécessité d’une solution négociée et acceptable pour les parties. Les États-Unis, la France et le Royaume-Uni ont regretté son veto, soulignant les conséquences possibles pour le processus politique et la stabilité régionale. Ils n’avaient pas tort sur les conséquences ; ils se sont peut-être trompés sur leur sens.
La réaction algérienne mérite également attention.
Alger a critiqué le projet américain, jugé trop favorable au Maroc, et salué l’initiative russe visant à maintenir la MINURSO. Mais la disparition du mandat de cette dernière constitue précisément l’une des conséquences du double échec au Conseil de sécurité. On a applaudi le pompier au moment exact où il coupait l’arrivée d’eau.
Il y a là une contradiction politique que les communiqués ne suffisent pas à dissiper.
Dans la diplomatie, comme aux échecs, on peut protéger une pièce et perdre une position. Encore faut-il distinguer le coup tactique du résultat stratégique.
Moscou, pour sa part, ne saurait être réduite au rôle de simple exécutante des préférences algériennes. La Russie poursuit ses propres intérêts, entretient des relations avec Alger comme avec Rabat et cherche à préserver son influence dans les équilibres régionaux.
C’est ce qui rend l’épisode plus savoureux qu’une simple confrontation entre amis et adversaires du Maroc.
Le veto, arme suprême des grandes puissances, peut bloquer une résolution. Il ne peut ni immobiliser l’économie, ni suspendre la géographie, ni empêcher les acteurs régionaux de rechercher de nouveaux arrangements. Il peut en revanche, manié avec suffisamment d’assurance, produire exactement l’inverse de l’effet recherché.
Le meilleur restait pourtant à venir. Le 1er novembre, au lendemain de l’expiration du mandat, la diplomatie russe publie, par la voix de sa porte-parole Maria Zakharova, un commentaire où elle regrette la fin de la MINURSO, invoque les positions « du Maroc et de l’Algérie » sur l’avenir du territoire et promet de « rester en contact étroit avec [ses] partenaires algériens, marocains et d’autres sur ce dossier ».
Algériens, Marocains… Tout est dans cette énumération. Pendant des décennies, Alger s’est présenté comme un simple « pays voisin », un observateur soucieux, presque un spectateur. Le 30 octobre, en saluant le texte russe et en dénonçant le projet américain, il avait déjà laissé voir sa véritable place à la table. Le 1er novembre, c’est son propre allié qui, au détour d’une formule de routine, la met noir sur blanc : l’Algérie figure parmi les interlocuteurs directs du dossier – et même en tête de liste. Lapsus diplomatique ou franchise involontaire, peu importe : le rôle que l’on niait vient d’être consigné par l’ami le plus proche.
Le patrimoine coranique offre ici une formule d’une étonnante justesse : (وَشَهِدَ شَاهِدٌ مِنْ أَهْلِهَا), « Et un témoin issu de sa propre famille témoigna» – Sourate Youssouf, verset 26.
Dans le récit de Youssouf, le témoignage décisif ne vient ni de l’accusé ni de ses défenseurs, mais de l’entourage même de celle qui accusait. La formule ne doit pas être prise pour un ralliement russe à la position marocaine. Elle souligne simplement, sur le mode de l’ironie, que lorsque le plus proche partenaire d’Alger range l’Algérie parmi les parties au dossier, la thèse du simple «observateur» perd son meilleur avocat.
Le Maroc aurait tort de considérer cet épisode comme le dernier acte d’une pièce commencée au siècle précédent.
Il pourrait être, au contraire, le premier acte d’une nouvelle séquence.
Car l’objectif marocain ne consiste pas simplement à obtenir une résolution de plus, un communiqué supplémentaire ou une photographie diplomatique accompagnée de sourires protocolaires.
Il consiste à faire consacrer durablement l’initiative d’autonomie, à transformer le développement des provinces du Sud en stabilité institutionnelle et à sortir progressivement d’une logique de gestion perpétuelle du conflit.
La tâche reste considérable. Elle suppose une négociation politique, une consolidation juridique et une diplomatie capable de traiter les désaccords persistants, notamment avec l’Algérie, sans négliger les attentes des populations sahraouies.
Le premier combat à venir est donc diplomatique et juridique : transformer une évolution favorable à la position marocaine en règlement international durable.
Une chose est de voir disparaître la MINURSO, une autre est d’obtenir la clôture formelle du dossier dans les différentes enceintes concernées, notamment la Quatrième Commission et les organes compétents des Nations unies.
On ne ferme pas un dossier international comme on ferme un vieux bureau à cinq heures de l’après-midi.
Encore faut-il que les institutions compétentes prennent les décisions nécessaires.
Le deuxième chantier concerne la gestion de l’espace aérien.
Voilà une question moins spectaculaire qu’un veto, mais autrement concrète pour l’avenir des provinces du Sud.
L’Espagne continue d’assurer des services de navigation aérienne dans une partie de l’espace concerné, à partir des Canaries – survivance technique d’une époque où Madrid administrait le territoire. La déclaration conjointe maroco-espagnole du 7 avril 2022 avait prévu l’ouverture de discussions sur cette question. En octobre 2026, aucun transfert intégral n’avait encore été officiellement confirmé.
Il ne s’agit pas ici d’une question territoriale, mais de responsabilité technique des services de circulation aérienne. Rien n’interdit d’envisager une réorganisation négociée de ces responsabilités opérationnelles, conforme aux règles de l’Organisation de l’aviation civile internationale.
Le Maroc peut donc poursuivre un objectif clair : disposer des infrastructures, des compétences et des accords nécessaires pour assurer lui-même une part accrue, puis éventuellement l’ensemble, des services de navigation aérienne concernés.
Car une stratégie atlantique ambitieuse suppose aussi des capacités aéronautiques à sa mesure.
Le développement de Dakhla, l’essor des liaisons internationales, les investissements touristiques et les futures plateformes logistiques appellent une coordination aérienne moderne, sûre et pleinement opérationnelle.
Le ciel n’est pas une affaire de symboles : c’est un espace de responsabilités techniques, de sécurité et de connectivité économique.
Le troisième chantier porte un nom chargé de symboles : Lagouira.
«De Tanger à Lagouira» : la formule appartient depuis longtemps à l’imaginaire territorial marocain. Mais à l’extrême sud de la péninsule du Cap Blanc, la situation réelle demeure singulière.
Lagouira, inhabitée, se trouve sous contrôle militaire mauritanien depuis plusieurs décennies. Le sujet est revenu dans l’actualité à la faveur des discussions relatives à la délimitation des frontières et des observations rapportées dans le document du secrétaire général de l’ONU en 2026.
C’est un enjeu qui appelle moins les proclamations que la diplomatie de précision.
Une clarification négociée avec Nouakchott pourrait permettre de traiter les questions de sécurité, de délimitation et de coopération économique, sans compromettre les relations entre deux pays appelés à jouer un rôle important dans l’intégration atlantique.
Lagouira ne doit pas devenir un nouveau contentieux immobilisant des générations de diplomates.
L’ironie serait cruelle : sortir d’un demi-siècle de blocage pour inaugurer aussitôt un nouveau guichet de réclamations frontalières. Ce serait laisser à d’autres le soin d’offrir, cette fois, un veto gratuit.
L’objectif stratégique serait plutôt de transformer cette extrémité géographique en espace de coopération, en tenant compte de la proximité de Nouadhibou, des équilibres mauritaniens et du futur dispositif logistique régional.
C’est ici que les initiatives royales donnent à la question saharienne une dimension plus large que celle du seul règlement diplomatique.
L’Initiative royale visant à faciliter l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique, annoncée en 2023, entend offrir de nouvelles perspectives commerciales aux États enclavés de la région.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont confirmé leur intérêt pour cette démarche en avril 2025. Le Tchad participe également aux échanges relatifs à sa mise en œuvre.
La future plateforme portuaire de Dakhla Atlantique, la voie express Tiznit-Dakhla et les projets énergétiques figurent parmi les composantes ou les perspectives de cette ambition.
En juillet 2026, le chantier de Dakhla Atlantique était annoncé à 65 % d’avancement, avec un achèvement envisagé pour fin 2028 et une mise en service prévue en 2029.
Parmi ces projets structurants, le gazoduc Nigeria-Maroc – désormais baptisé gazoduc Afrique Atlantique – occupe une place à part. Long d’environ 6 900 kilomètres, appelé à traverser treize pays de la façade ouest-africaine et estimé à quelque 25 milliards de dollars, il compte parmi les plus vastes projets d’infrastructure du continent.
Sur le sol marocain, son tracé emprunte précisément les provinces du Sud : arrivée de la section maritime près de Dakhla, où une station de réception doit la relier au tronçon terrestre, puis stations de compression prévues à Boujdour, Tan-Tan, Agadir et Safi, avant la connexion au réseau national et, au-delà, aux marchés européens.
Le projet n’en est pas encore au stade du chantier : la décision finale d’investissement est visée pour la fin de 2026 et une première mise en service est envisagée pour 2031. Mais son tracé dit déjà l’essentiel. Un gazoduc ne se pose pas sur un territoire dont on doute ; il se pose là où l’on entend rester, et où l’on attend que d’autres, de Lagos à Dakar, viennent se raccorder. Ce que des décennies de résolutions n’ont pas tranché, la carte des infrastructures commence à l’écrire.
Ces infrastructures ne règlent pas à elles seules un différend diplomatique. Elles modifient cependant les conditions économiques dans lesquelles les États voisins et leurs partenaires envisagent l’avenir de la façade atlantique. Pendant que l’on bloquait des résolutions à New York, on coulait du béton à Dakhla. On sait lequel des deux résiste le mieux au temps.
L’enjeu est de faire du Sahara un espace de circulation, d’investissement, de création de valeur et de coopération régionale, plutôt qu’un territoire éternellement défini par la seule controverse diplomatique.
Encore faut-il que les bénéfices soient tangibles pour les habitants : emplois, formation, services publics, participation aux décisions et préservation des ressources naturelles.
La réussite d’une ambition territoriale ne se mesure pas uniquement à la longueur des routes ou à la profondeur des bassins portuaires. Elle se mesure aussi à la place qu’y occupent les populations.
Pendant des décennies, certains ont imaginé la question du Sahara comme une représentation sans dernier acte.
Un théâtre où l’on attendrait indéfiniment une solution, à la manière des personnages de Samuel Beckett attendant Godot.
Godot ne venait jamais. Les rapports, eux, arrivaient ponctuellement.
La bureaucratie internationale possède ce talent rare : transformer l’attente en calendrier.
Le 30 octobre 2026 n’a pas apporté de règlement définitif. Il a cependant rompu une routine institutionnelle vieille de trente-cinq ans.
Le veto russe, brandi pour freiner le Maroc, lui a finalement servi de marchepied. Destiné à empêcher toute transformation du dispositif onusien, il a participé à l’issue que Moscou redoutait le plus : l’expiration du mandat de la mission. Rarement une arme aura été aussi généreuse envers celui qu’elle visait.
Le Coran a, pour ces retours de flamme, une formule que l’on ne saurait mieux placer :
(وَيَمْكُرُونَ وَيَمْكُرُ اللَّهُ ۖ وَاللَّهُ خَيْرُ الْمَاكِرِينَ). « Ils complotent, et Allah déjoue leur complot ; et Allah est le meilleur en stratagèmes» – Sourate Al-Anfal, verset 30.
L’effet boomerang n’a pas d’autre définition : le calcul qui devait entraver est devenu l’instrument même du dénouement.
*Université Cadi AYYAD – Safi –
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